Academia de Ciencias Luventicus
Cratès
Cynique
par Marcel Schwob
Crates
Cínico
por Marcel Schwob
Une de les Vies imaginaires, 1896 Una de las Vidas imaginarias (1896)
Texte français : collection Livres de toujours,
Club des Libraires de France, 1957
Traducción: Jean-Joseph Liégeois (2003)

Il naquit à Thèbes, fut disciple de Diogène, et connut aussi Alexandre. Son père, Ascondas, était riche et lui laissa deux cents talents. Un jour qu'il était allé voir une tragedie d'Euripide, il se sentit inspiré à l'apparition de Télèphe, roi de Mysie, vêtu avec des haillons de mendiant et tenant une corbeille à la main. Il se leva dans le théâtre et annonça d'une voix forte qu'il distribuerait à qui les voudrait les deux cents talents de son héritage, et que désormais les vêtements de Télèphe lui suffiraient. Les Thébains se mirent à rire et s'attroupèrent devant sa maison; cependant il riait plus qu'eux. Il leur jeta son argent et ses meubles par les fenêtres, prit un manteau de toile et une besace, puis s'en alla.

Nació en Tebas. Fue discípulo de Diógenes y también conoció a Alejandro. Su padre, Ascondas, era rico y le dejó doscientos talentos. Un día fue a ver una tragedia de Eurípides y se sintió inspirado ante la aparición de Telefo, rey de Misia, vestido como un mendigo y con una canasta en la mano. Se levantó en medio del teatro y en voz alta anunció que distribuiría entre quienes los quisieran los doscientos talentos de su herencia, y que desde ese momento le bastarían las ropas de Telefo. Los tebanos comenzaron a reír y se amontonaron frente a su casa; pero él se reía más que ellos. Les arrojó su dinero y sus muebles por las ventanas, tomó un manto de tela y una alforja, y se fue.

Arrivé dans Athènes, il erra dans les rues, se reposant le dos contre les murailles, parmi les excréments. Il mit en pratique tout ce que conseillait Diogène. Son tonneau lui sembla superflu. A l'avis de Cratès, l'homme n'était point un escargot, ni un bernard-l'ermite. Il demeura tout nu dans l'ordure, et ramassa les croûtes de pain, les olives pourries et les arêtes de poisson sec pour remplir sa besace. Il disait que cette besace était une ville large et opulente où on ne trouvait ni parasites ni courtisanes, et qui produisait suffisamment pour son roi du thym, de l'ail, des figues et du pain. Ainsi Cratès portait sa patrie sur son dos et s'en nourrissait.

Llegó a Atenas y anduvo vagando por las calles; para descansar apoyaba las espaldas contra las murallas, al lado de los excrementos. Puso en práctica todo lo que aconsejaba Diógenes. El tonel le pareció superfluo. Crates opinaba que de ninguna manera el hombre es un caracol ni un crustáceo. Vivía entre la basura, completamente desnudo, recogiendo cortezas de pan, aceitunas podridas y espinas de pescado para llenar su alforja. Solía decir que su alforja era una ciudad amplia y opulenta donde no había parásitos ni cortesanas, y que producía para su rey cantidad suficiente de tomillo, ajo, higos y pan. Así Crates llevaba su patria a cuestas y se alimentaba de ella.

Il ne se mêlait pas des affaires publiques, même pour les railler, et n'affectait pas d'insulter les rois. Il n'approuva point ce trait de Diogène qui, ayant crié un jour : «Hommes, approchez !» frappa de son bâton ceux qui étaient venus et leur dit : «J'ai appelé des hommes, et non pas des excréments.» Cratès fut tendre pour les hommes. Il ne se souciait de rien. Les plaies lui étaient familières. Son grand regret était de n'avoir point le corps assez souple pour parvenir à les lécher, comme font les chiens. Il déplorait aussi la nécessité de se servir d'aliments solides et de boire de l'eau. Il pensait que l'homme devait se suffire à lui-même, sans aucune aide extérieure. Au moins, il n'allait pas chercher d'eau pour se laver. Il se contentait de se frotter le corps aux murailles si la crasse l'incommodait, ayant remarqué que les ânes n'agissent point autrement. Il parlait rarement des dieux, et ne s'en inquiétait pas : peu lui importait qu'il y en eût ou non, et il savait bien qu'ils ne pourraient rien lui faire. D'ailleurs, il leur reprochait d'avoir rendu les hommes malheureux à dessein, en leur tournant le visage vers le ciel et en les privant de la faculté qu'ont la plupart des animaux, qui marchent à quatre pattes. Puisque les dieux ont décidé qu'il faut manger pour vivre, pensait Cratès, ils devaient tourner le visage des hommes vers la terre, où croissent les racines : on ne saurait se repaître d'air ou d'étoiles.

No se inmiscuía en los asuntos públicos, ni siquiera para burlarse de ellos; tampoco le daba por insultar a los reyes. Desaprobaba la actitud de Diógenes, quien un día había gritado: «¡Hombres, acercaos!», y luego golpeó con su bastón a quienes habían acudido diciendo: «Llamé a hombres, no a excrementos.» Crates era tierno con la gente. Nada lo preocupaba. Se había acostumbrado a las llagas. Lamentaba no tener un cuerpo lo suficientemente flexible como para poder lamerlas, como hacen los perros. Deploraba también la necesidad de ingerir alimentos sólidos y de beber agua. Pensaba que el hombre debía bastarse a sí mismo, sin ninguna ayuda exterior. Por eso no iba en busca de agua para lavarse. Cuando la mugre lo incomodaba, se frotaba el cuerpo contra las murallas pues había observado que así proceden los asnos. Rara vez hablaba de los dioses: no le importaban; lo mismo le daba que los hubiera o no, pues sabía que nada podían hacerle. En todo caso, les reprochaba el haber hecho deliberadamente desdichado al hombre al ponerle la cara en dirección al cielo y privarlo de la facultad que poseen la mayor parte de los animales: la de caminar en cuatro patas. Dado que los dioses han decidido que para vivir hay que comer —pensaba Crates— tendrían que haber puesto la cara del hombre mirando al suelo, que es donde crecen las raíces: nadie puede alimentarse de aire o de estrellas.

La vie ne lui fut poin généreuse. Il eut la chassie, à force déxposer ses yeux à l'âcre poussière de l'Attique. Une maladie de peau inconnue le couvrit de tumerurs. Il se gratta de ses ongles qu'il ne rognait jamais et observa qu'il en tirait double profit, puisqu'il les usait en même temps qu'il éprouvait du soulagement. Ses longs cheveux devinrent semblables à du feutre épais, et il les disposa sur sa tête pour se protéger de la pluie et du soleil.

La vida no fue generosa con él. A fuerza de exponer sus ojos al polvo acre del Ática, contrajo legañas. Una enfermedad desconocida de la piel lo cubrió de tumores. Se rascó con sus uñas, que no cortaba nunca, y observó que de ello sacaba un doble provecho pues, al mismo tiempo que las iba gastando, sentía alivio. Sus largos cabellos llegaron a parecerse a un felpudo, y los dispuso de manera que lo protegieran de la lluvia y del sol.

Quand Alexandre vint le voir, il ne lui adressa point de paroles piquantes, mais le considéra parmi les autres spectateurs sans faire aucune différence entre le roi et la foule. Cratès n'avait point d'opinion sur les grands. ils lui importaient aussi peu que les dieux. Les hommes seuls l'occupaient, et la manière de passer l'existence avec le plus de simplicité qu'il est possible. Les objurgations de Diogène le faisaient rire, non moins que ses prétentions à réformer les mœurs. Cratès s'estimait infiniment au-dessus de soucis aussi vulgaires. Il transformait la maxime inscrite au fronton du temple de Delphes et disait : «Vis toi-même.» L'idée d'une connaissance quelconque lui paraissait absurde. Il n'étudiait que les relations de son corps avec ce qui lui est nécessaire, tâchant à les réduire autant qu'il se peut. Diogène mordait comme les chiens, mais Cratès vivait comme les chiens.

Cuando Alejandro fue a verlo, no le dirigió palabras mordaces, pero lo consideró un espectador más, sin hacer ninguna diferencia entre el rey y la muchedumbre. Crates no tenía opinión sobre los poderosos. Le importaban tan poco como los dioses. Sólo le preocupaban los hombres y la manera de pasar la vida con la mayor sencillez posible. Las recriminaciones de Diógenes le causaban risa, lo mismo que sus pretensiones de reformar las costumbres. Crates se consideraba muy por encima de cuestiones tan vulgares. Transformaba la máxima inscrita en el frontispicio del templo de Delfos, y decía: «Vive tú mismo.» La idea de cualquier conocimiento le parecía absurda. Sólo estudiaba las relaciones de su cuerpo con lo que éste necesitaba, tratando de reducirlas tanto como fuera posible. Diógenes mordía como los perros; Crates vivía como los perros.

Il eut un disciple dont le nom était Métrocle. C'était un jeune homme riche de Maronée. Sa sœur Hipparchia, belle et noble, devint amoureuse de Cratès. Il est constant qu'elle en fut éprise et qu'elle vint le trouver. La chose paraît impossible, mais elle est certaine. Rien ne la rebuta, ni la saleté du cynique, ni sa pauvreté absolue, ni l'horreur de sa vie publique. Il la prévint qu'il vivait à la manière des chiens, parmi les rues, et qu'il quêtait les os dans les tas d'ordures. Il l'avertit que rien ne serait caché de leur vie commune et qu'il la poséderait publiquement, dès que l'envie lui en prendrait, comme les chiens font avec les chiennes. Hipparchia s'attendait à tout cela. Ses parents essayèrent de la retenir : elle les menaça de se tuer. Ils eurent pitié d'elle. Alors elle quitta le bourg de Maronée, toute nue, les cheveux pendants, couverte seulement d'une vieille toile, et elle vécut avec Cratès, habillée semblablement à lui. On dit qu'il eut d'elle un enfant, Pasicle; mais rien n'est assuré à cet égard.

Tuvo un discípulo llamado Metrocles. Era un joven rico de Maronea. Su hermana Hiparquia, bella y noble, se enamoró de Crates. Hay testimonios de que se sintió atraída por él y de que fue a buscarlo. Parece imposible, pero es cierto. Nada la desalentó: ni la suciedad del cínico, ni su pobreza absoluta, ni el horror de su vida pública. Él le previno que vivía como los perros, en las calles, y que buscaba huesos en los montones de basura. Le advirtió que nada de su vida en común sería ocultado y que la poseería públicamente cuando tuviera ganas, como los perros hacen con las perras. A Hiparquia eso no le extrañó. Cuando sus padres trataron de retenerla, ella amenazó con matarse. Le tuvieron piedad. Entonces abandonó el pueblo de Maronea, desnuda, con los cabellos sueltos, cubierta sólo con un viejo lienzo, y vivió con Crates, vestida igual que él. Se dice que tuvieron un hijo, Pasicles, pero no hay nada seguro al respecto.

Cette Hipparchia fut, paraît-il, bonne aux pauvres, et compatissante; elle caressait les malades avec ses mains; elle léchait sans aucune répugnance les blessures sanglantes de ceux qui souffraient, persuadée quíls étaient á elle ce que les brebis sont aux brebis, ce que les chiens sont aux chiens. S'il faisait froid, Cratès et Hipparchia couchaient serrés contre les pauvres et tâchaient de leur donner part à la chaleur de leur corps. Ils leur prêtaient l'aide muette que les animaux se prêtent les uns aux autres. Ils n'avaient aucune préférence pour aucun de ceux qui s'approchaient d'eux. Il leur suffisait que ce fussent des hommes.

Parece que esta Hiparquia fue buena y compasiva con los pobres. Acariciaba a los enfermos y lamía sin la menor repugnancia las heridas sangrantes de los que sufrían, covencida de que estas personas eran para ella lo que las ovejas son para las ovejas, lo que los perros son para los perros. Si hacía frío, Crates e Hiparquia se acurrucaban contra los pobres y trataban de trasmitirles el calor de sus cuerpos. Les prestaban la ayuda muda que los animales se prestan unos a otros. No tenían preferencia por ninguno de los que se acercaban a ellos. Les bastaba con que fueran seres humanos.

Voilà tout ce qui est parvenu à nous au sujet de la femme de Cratès; nous ne savons quand elle mourut, ni comment. Son frère Métrocle admirait Cratès et l'imita. mais il n'avait point de tranquillité. Sa senté était troublée par des flatuosités continuelles, qu'il ne pouvait retenir. Il se désespéra et résolut de mourir. Cratès apprit son malheur et voulut le consoler. Il mangea un chéniz de lupins et alla voir Métrocle. Il lui demanda si c'était la honre de son infirmité qui l'affligeait à ce point. Métrocle avoua qu'il ne pouvait supporter cette disgrâce. Alors Cratès, tout gonflé de lupins, lâcha des vents en présence de son disciple et lui affirma que la nature soumettait tous les hommes au même mal. Il lui reprocha ensuite d'avoir eu hont des autres et lui proposa son propre exemple. Puis il lâcha encore quelques vents, prit Métrocle par main et l'emmena.

Esto es todo lo que llegó a nosotros de la mujer de Crates; no sabemos cuándo ni cómo murió. Su hermano Metrocles admiraba a Crates y lo imitaba. Pero nunca tuvo tranquilidad: su salud estaba perturbada por flatulencias continuas, que no podía retener. Se desesperó y resolvió matarse. Crates se enteró de su desgracia y quiso consolarlo. Comió una buena cantidad de lupines y se fue a ver a Metrocles. Le preguntó si era la vergüenza de su enfermedad lo que lo afligía tanto. Metrocles confesó que no podía soportar su desgracia. Entonces Crates, inflado por los lupines, soltó unos cuantos gases en presencia de su discípulo y le hizo ver que la naturaleza sometía a todos los hombres al mismo mal. Luego le reprochó que hubiese sentido vergüenza y le puso su propio ejemplo. Soltó después unos cuantos gases más, tomó a Metrocles de la mano y se lo llevó.

Tous deux restèrent longtemps ensemble parmi les rues d'Athènes, sans doute avec Hipparchia. Ils se parlaient fort peu. Ils n'avaient honte d'aucune chose. Bien que fouillant aux mêmes tas d'ordures, les chiens paraissaient les respecter. On peut penser que, s'ils sussent été pressés par la faim, ils se seraient battus les uns les autres à coups de dents. Mais les biographes n'ont rien rapporté ce ce genre. Nous savons que Cratès mourut vieux; qu'il avait fini par demeurer toujours à la même place, étendu sous l'appentis d'un magasin du Pirée où les marins abritaient les ballots du port; qu'il cessa d'errer pour trouver des viandes à ronger, ne voulut plus même étendre le bras, et qu'on le trouva, un jour, desséche par la faim.

Los dos anduvieron mucho tiempo juntos por las calles de Atenas, seguramente con Hiparquia. Hablaban muy poco entre ellos. No sentían vergüenza por nada. Aunque revolvían los mismos montones de basura que los perros, éstos parecían respetarlos. Cabe pensar que, de haber estado muy hambrientos, se habrían peleado con ellos a dentelladas. Pero los biógrafos no mencionan nada por el estilo. Sabemos que Crates murió viejo; que terminó por quedarse en un mismo sitio, recostado bajo el alero de un galpón del Pireo donde los marineros guardaban los bultos del puerto; que dejó de vagar en busca de algo que roer; que no quería siquiera extender el brazo; y que un día lo encontraron desecado por el hambre.

N. del E.: En la sección Universidad hemos publicado un artículo sobre la Escuela Cínica donde a ésta se la presenta como una de las "Escuelas Socráticas Menores". El trabajo incluye también una nota sobre la vida y el pensamiento de Crates.

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